Paroles d’expats

Que ce soit lors d’un concours littéraire organisé en 2004 ou à tout moment dans les bulletins Houston Accueil, la parole est toujours donnée aux expatriés et avec un bonheur toujours renouvelé.
Devant la qualité, la diversité et la richesse tant stylistiques qu’évocatrices des textes qui nous sont soumis, nous souhaitons vous les faire partager. Ils nous semblent assez représentatifs de ce que peut être la « femme expatriée » ou « l’homme expatrié » : l’humour, la sincérité, la réflexion et même la poésie ne sont jamais loin.
Nous remercions les auteurs pour le courage dont ils font preuve en écrivant et en soumettant leur témoignage au public. Nous espérons qu’ils sauront éveiller l’envie d’écrivains futurs.

A nos épouses

C’est ce que l’on pourrait appeler une belle journée d’automne: ciel bleu, déjà 20 degrés et le soleil qui éblouit le regard à la descente de la voiture. On entend des enfants qui courent et crient autour des tables d’un buffet. Des balançoires, des cages de foot, une course en sac ou du tir à la corde : l’action pourrait se situer dans le sud de la France lors d’une réunion de famille. Quelques indices me guident et me rappellent à la réalité au passage du porche de Regal Ranch, « a little piece of Texas ». La foule coiffée de Stetson est venue nombreuse en ce jour anniversaire. Nulle place pour un rosé de Bandol car Margarita glacée et Shiner Bock sont à la carte du bar et tout ce petit monde se prépare à affronter un BBQ texan dans une ambiance de western faite de nappes à carreaux rouges et blancs, musique country et lancer de fer à cheval. Seule concession au décor « made in Texas », des desserts bien de chez nous. Mais au beau milieu de ce Texas parfois si déroutant pour les Européens que nous sommes, c’est bien d’une réunion de famille dont il s’agit, celle de la communauté francophone que fédère depuis trente ans Houston Accueil.

Notre association fut portée sur les fonds baptismaux en 1979 par Marie-Louise Thiers. Bien malin celui qui d’entre nous aurait pu affirmer il y a 30 ans qu’il se retrouverait un jour à Houston, l’auteur de ces quelques lignes apprenant quant à lui tout juste à lire et à écrire. La majorité d’entre nous en deviennent des membres actifs durant quelques années seulement mais c’est un passage que l’on n’oublie pas assurément. Comme dans chaque famille, tous les caractères et toutes les personnalités se retrouvent. Mais ce qui m’a frappé en écoutant le discours d’introduction de notre présidente, c’est qu’il y a une constance dans ces personnalités qui ont construit Houston Accueil : elles sont toutes féminines.

J’écrirai un autre jour sur les évolutions de notre société mais à Houston, c’est presque toujours nos carrières, messieurs, qui font traverser l’Atlantique à nos familles. Je lève donc mon Stetson à nos épouses qui, depuis trente ans, avec dévouement et un brio indiscutable, organisent et gèrent cette grande famille qu’est Houston Accueil et qui sans laquelle nous ne pourrions trouver loin de notre pays, de nos racines, de nos parents, grands-parents ou cousins, cet équilibre indispensable à une vie de famille et professionnelle épanouie et heureuse hors de nos frontières. Un immense merci. Cette journée du 18 octobre à « little piece of France » fut un « Régal » aux dires de tous, petits et grands.

Cyril Clocher, 2009

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Des rives

Ciel bleu. Chaud. Chaleur. Calme. Mille mots qui ne peuvent s’inscrire en une page. Rencontres. Autour d’une arrivée. Autour d’un nouveau départ. Autour du temps qui s’écoule : le temps de s’installer, le temps de s’habituer, le temps de connaître et d’apprivoiser, le temps de refuser, le temps d’accepter et de transformer : le temps de créer. Mille histoires autour des autres, un million autour de nous-mêmes. Etranger. Etrangers. Etranges. Comme une vague dans une ville sans mer, l’infini des différences et de nouveautés nous emporte sur les sables de notre propre désert pour y faire des oasis.

Le temps d’une pause passe vite, le vertige des interrogations face à nos acquis, face au mythe américain, est aussi humide, énervant et insaisissable que le sel de cette ville marécageuse. Comme dans un théâtre, les décors se succèdent sans cesse, en croissant, en décroissant, à droite, à gauche, en face, en arrière. Tout est possible au pays de l’impossible.

Plus besoin de rêver sa vie. Avec du plâtre, on fait du béton, avec du provisoire on touche l’absolu, devant l’inconnu on finit par se connaître soi-même, devant le grand espace, on mesure mieux la liberté.

C’est quoi la liberté ? demanda la petite fille à l’oncle Sam.
Je ne peux te la décrire qu’au travers des lois, lui expliqua l’oncle Sam.
La petite fille prit son cahier et attendit que l’oncle Sam lui dicte les lois. Au bout d’une heure elle comprit qu’il lui fallait beaucoup de temps pour tout connaître et finit par s’endormir. Quelques minutes plus tard, emportée par le tumulte de son rêve, de ses interrogations, elle se sentit libre.

Facilité ? Solitude ? Etre ? Avoir ? Devenir ? Durée ?
La ville grandit. La ville est champignon. La ville n’a pas de politique d’urbanisation. La ville ne tient pas compte de ses laissés pour compte. Social. Société. Sociabilité. Individualité. Matérialité. Prospérité, progrès, confort. Sourire toujours prêt. Sourire dessiné avant le mouvement. Politesse de mœurs. Centres de l’enchantement et de l’ennui, du service, de la superficialité. Liberté anonyme. On se croise à peine. On ne se rencontre pas. On ne se regarde pas. On n’a pas le temps de s’aimer. Au pays des fourmis qui sait jouer est une cigale ?

Des machines à la place des jambes. Carrosserie faite pour les routes larges, pour les carrefours ouverts et plats qui s’inscrivent sur nos chemins.

Au féminin. Expatriée. La mère, l’épouse, l’amie. Celle qui donne, qui suit, qui s’oublie, qui est organisée, qui a de l’imagination, des ressources. A d’Amical pour Association. A d’Attentive pour Accueil. V de Volonté pour Volontariat. Le plaisir de faire plaisir. Plaisir de femmes ? Se réunir, échanger, donner corps à ses idées, partager ses connaissances, ses passions, ses trucs magiques, ses souvenirs, ses bouts du monde au cours d’un voyage en amont d’un fleuve matinal. Traversée joyeuse, légère, initiatique, aux promesses ouvertes sur un possible delta.

Ile forteresse sur une mer en attente. Ecole d’enfants bilingues, multilingues. Une langue pour dire des mots qu’on apprend au creux d’une sonorité inconnue. Enfance privilégiée. Privilège de connaître et comprendre un autre que soi, au-delà de ses frontières, de son pays. Humanisme. Communauté de francophones sur une Terre d’hommes.

Il arrive souvent que lorsqu’on commence à aimer cette ville, le sablier n’ait plus de sable à écouler. Un souffle qui avait pris quelques années. Un grain qui avait germé. On ne voudrait pas y rester pour toujours mais est-ce le moment de partir ? Encore un an ? Trois ans ? Le temps d’un visa ? Combien de temps ? Celui de se souvenir des mots de Jacques Prévert :

« Le temps nous égare, le temps nous étreint, le temps nous est gare, le temps nous est train ».

Clara Ploux, 2004

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La bulle

Il faut crever la bulle qui étouffe la société dans l’individualisme. Le monde est une immense bulle où chacun vit dans sa bulle. Il était une fois une enfant bulle qui se métamorphosa en bulle adulte puis qui en eût marre des bulles et qui voulait vivre hors de la bulle et sans la bulle, car la bulle bien que légère et transparente commença à lui peser. Quelqu’un connaîtrait-il la recette pour briser la bulle ? Mais au fait est-ce que cette bulle s’appelle solitude ou isolement ?

Quand j’étais petite, je jouais avec mes amies et puis c’était superbe, personne ne se posait de questions. Je ne me demandais jamais ce que j’allais faire demain, ni ne m’ennuyais jamais et étais toujours entourée de personnes sympathiques. Je n’avais pas encore la notion du temps et vivais comme dans ma bulle, hors du temps. Maintenant c’est différent, car je ne vis plus dans ma bulle, car je suis consciente de tout, mais l’endroit où j’habite est une bulle matérielle. En fait, je ne rencontre personne, ni ne parle à personne et ne vois personne si je ne fais pas de démarche extraordinaire. Il n’y a pas de rencontres qui se fassent au hasard. Je préférais l’autre bulle à celle dans laquelle je vis actuellement, mais qu’est-ce qu’on peut y faire vraiment ? Je partage ma bulle avec mon mari. Je voudrais pouvoir être libre de mes mouvements et de mes modes de transport sans crainte d’agressions de personnes dérangées ou malveillantes. Quand je pense à l’enfance que j’ai vécue et à la vie adulte que je mène actuellement, cela me rend triste et nostalgique ! J’aimerais tellement vivre différemment et avoir plus de libertés. La seule arme dont on dispose vraiment est le courage. Par contre, la patience, elle dure plus longtemps et de ce fait, on ne sait pas sans le recul du temps si elle sert vraiment à quelque chose. En fait, on s’en sert parce qu’on n’a pas vraiment le choix de faire autrement. On en a besoin, c’est tout, mais on n’en voit pas toujours facilement, ni clairement les résultats. De plus, il faut avoir du temps devant soi, ça compte énormément. Cela permet de penser à autre chose qu’à la dure réalité présente. J’ai l’impression d’attendre de retrouver une vie normale comparable à celle dont j’avais l’habitude en Europe.

Heureusement personne aux Etats-Unis ne m’a jamais adressé de remarque désobligeante, ni désagréable, ni déplaisante d’aucune sorte. Bien au contraire, j’ai toujours eu l’impression qu’on m’encourageait dans ce que je faisais d’une manière positive même quand ce n’était pas grand-chose : moins qu’en France. Parfois je me dis que cela me donne plutôt envie d’avoir davantage de responsabilités, de m’occuper de personnes qui ont vraiment besoin de moi et qui me reconnaissent à ma juste valeur.

Plus de trois ans après mon arrivée aux Etats-Unis, sachez que j’ai enfin obtenu cette autorisation de travailler tant attendue ! De plus, j’ai réalisé près de la moitié de mes souhaits : visiter le pays de mon mari, étudier et trouver un travail rémunéré ! J’ai aussi appris que cela ne sert à rien de forcer les choses et que la vie nous réserve un grand nombre de surprises. Par exemple, j’ai appris que les enfants dont les parents ne parlent pas anglais à la maison sont autorisés à aller à l’école maternelle publique gratuitement dès l’âge de trois ans à condition d’être propre bien sûr.

A présent, je me tracasse moins quand il me reste des questions sans réponses et je ne déprime plus même quand je suis seule : j’arrive tellement bien à m’organiser que je ne vois même plus le temps passer. Quel progrès!

Nathalie Barry, 2004

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La femme expatriée

Ecartons d’emblée la femme expatriée célibataire envoyée par son entreprise. Cas intéressant certes mais statistiquement marginal et totalement incongru pour le sujet qui nous occupe. Appesantissons-nous… si je puis me permettre, sur la vaillante mère de famille, expédiée sans préambule ni formation ad hoc, pour la première ou la nième fois, par delà les océans.

On n’appréciera jamais assez son rôle. Héroïne méconnue, qu’elle ait fait trois voyages de reconnaissance ou confié les pleins pouvoirs à son intrépide époux parti en éclaireur, elle doit illico reconstituer la cellule familiale. Garante de l’équilibre du groupe quand le mari ‘galère’ pour les premiers papiers et se débat dans son nouveau milieu professionnel, quand les enfants ont quelques états d’âme et s’ajustent tant bien que mal à leur nouvelle école, ELLE sait qu’elle n’a pas le droit de flancher. Rassemblant son courage et ses souvenirs linguistiques, elle finit toujours par se hasarder au marché ou au mall le plus proche.

Ensuite, les profils se dégagent assez vite, après quelques tâtonnements. Nous ne reprenons que certains spécimens croisés ici ou là :

* la ‘tennis – bridge – golf’, cas classique d’expat’ tendance clubivore,
* la bienfaitrice de l’humanité qui surmonte sa culpabilité en pays émergent,
* la ‘shophaolic – boy – chauffeur – jardinier – cuisinière’, avec droit de vie et de mort sur le personnel, un rendez-vous quotidien chez le coiffeur et la carte de crédit en bandoulière,
* la mondaine évoluant avec faste dans une grande capitale OCDE,
* la ‘chineuse’ compulsive qui dévalise les antiquaires, négocie jusqu’au dernier cent et ouvrira certainement un magasin au retour,
* celle qui veut changer le pays d’accueil à soi toute seule,
* la femme en rupture de ban avec sa famille qui condamne son mari à l’expatriation à perpétuité,
* celle qui, bien qu’à l’étranger, est en fait ‘restée au pays’, téléphone tous les jours à sa mère et importe les produits de base par conteneur,
* celle qui ‘a du mal’ et rentre au bercail trois semaines avant les vacances scolaires pour ne revenir que mi-septembre (voir cas précédent),
* la ‘refileuse de tuyaux aux copines’, forcément au courant de la dernière emplette astucieuse,
* celle qui a décidé de ne rien faire mais n’y arrive pas,
* la baroudeuse, toujours entre deux voyages, ne laissant aucune chance à la constitution d’un petit magot pour le retour,
* la terreur des écoles françaises qui ferait presque regretter au directeur les syndicats d’enseignants,
* celle qui ‘enfin réalise son rêve’ et entame une nouvelle carrière dans une association ou comme décoratrice d’intérieur,
* la femme expatriée économe, venue faire sa pelote, euh, si vous en connaissez !?

Certaines femmes expatriées particulièrement douées, qu’on qualifiera de ‘cumulardes’, sont à cheval sur plusieurs catégories, ce qui ajoute encore à leur charme. Toujours est-il, qu’elles sachent bien qu’on les adore, TOUTES. Leur savoir-faire, leur abattage, leur entrain adoucissent les rudes vicissitudes de l’exil. Sans leur affection, nous dériverions, ballottés par les vents de la mondialisation. Dans les soirées, après tout, nous ne sommes que ‘les maris de …’, pauvres hommes expatriés qui ne méritons même pas un article.

*waiver/disclaimer : désolé pour celles qui ne se sont pas reconnues, la liste ne se veut pas exhaustive ; toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait bien entendu fortuite.

Philippe Robin, 2004

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La femme intranquille

Elle n’est pas sûre d’être heureuse. Ce qu’elle ressent est assez vague, un mélange de nostalgie, de soif de quelque chose d’autre que ce qui est (Marcel Proust) et d’inquiétude : une intranquillité. La certitude que tout avait pourtant bien commencé accroît sa perplexité. N’est-elle pas partie avec légèreté, rassemblant dans un élan enthousiaste ses possessions, reléguant employeur et collègues au rang des souvenirs, hypothéquant une carrière au demeurant incertaine, embrassant amis et parents dont il lui revient maintenant qu’ils avaient de la peine ?

Avec délices, elle s’est glissée dans une nouvelle maison, un nouveau pays, une nouvelle vie. Un recommencement. Une chance. Un pétillement de la vie. Avec l’audace des curieux et l’ardeur des ethnologues, elle a entrepris de s’approprier une nouvelle langue, une nouvelle culture. Les sens en éveil pour ne rien manquer de ce qu’elle découvrait, elle s’est sentie extraordinairement vivante, l’immobile est devenu mobile, l’invisible visible. Elle s’est mise à voir ce que la fixité de son cadre de vie, le poids des habitudes, des certitudes et du travail lui avaient caché jusqu’alors : la fluidité de la vie, l’incessant mouvement des choses. Leur impermanence aussi. Avec allégresse et reconnaissance, elle a pris sa place au sein de la grande famille humaine, dont elle a embrassé le gigantisme avec une acuité nouvelle. Un sentiment grisant, troublant aussi, car elle y a mesuré sa propre insignifiance.

Elle ne sait plus très bien où elle en est, comme si tout cet inédit avait balayé ses quelques certitudes, ouvrant la voie au doute et au questionnement. Telle la chèvre de M. Seguin contemplant avec incrédulité son clos entouré d’aubépines, si petit tout en bas dans la plaine (Alphonse Daudet), quand elle regarde en arrière et qu’elle y voit sa vie d’hier, tranquille et immobile, elle ne souhaite pas revenir sur ses pas. La voilà donc condamnée à aller de l’avant. Mais n’est-il pas présomptueux, et pour le moins hasardeux de vouloir prétendre à une vie d’exception, ouverte sur le large ? Le chemin devant elle lui paraît bien incertain … Ou plutôt, elle sait bien comment il finira et c’est la source de sa frayeur. Le mouvement qui lui a donné la perception de la vie, jusqu’au vertige, lui a donné aussi la conscience de sa précarité et de son évanescence, de son humanité. De sa solitude également car partir c’est renoncer, et notamment renoncer à accompagner ses parents dans leur vieillissement. C’est un déchirement, une source de sa détresse. Sans compter ses enfants, qui grandissent et qui seront bientôt loin d’elle …
Oeuvre de Eidrigevicius Stasys

Alors quoi ? De l’expatriation, la souffrance ne serait-elle finalement que le prix ? Ou n’y aurait-il pas aussi cette chance d’acquérir, avant la fin, une lucidité et une sagesse qui dépouillent des illusions nées de l’immobilisme et du confort douillet d’un nid où la vie s’écoulerait dans la somnolence ? Une intuition lui fait comprendre qu’il n’y a pas de temps à perdre, qu’il est urgent d’agir, ici et maintenant. De laisser sa trace.

Oui, mais comment ? A force de regarder l’autre elle a fini par se poser la question de sa propre identité. Question jusque-là occultée par la routine, la naissance des enfants, le statut social que lui procurait le travail et le sentiment d’appartenance à une famille, un voisinage. La réponse l’a plongée dans un abîme d’angoisse : mesurant le chemin parcouru, elle a vu les erreurs de parcours, les rêves oubliés, les bonheurs tout de même, une vacuité … Accablée, fragilisée, elle s’est d’abord réfugiée en elle-même. Puis, s’étant ravisée, elle a considéré le chemin à parcourir encore : un arrêt sur la route est, certes, le moment de faire le point et peut-être de découvrir ses égarements, mais aussi une occasion de redémarrer dans la bonne voie.

Elle a dressé l’inventaire de ses ressources et atouts, y compris ces dons inexplorés jusque-là par manque de confiance en elle ou par l’urgence de la jeunesse. Vaillamment, elle s’est d’abord orientée vers un univers familier, celui de ses enfants, l’école, où un bénévolat lui a redonné une dignité sans lui fournir vraiment l’occasion d’exercer sa créativité. Depuis, avec l’intuition que l’art est le mieux susceptible de l’aider à affronter la vie et à y prendre plaisir, elle s’essaie à diverses activités, toujours à la recherche de sa voie et de l’oeuvre à réaliser.

Elle a fini par accepter son statut de nomade, s’est jointe à la caravane des expatriés auxquels elle s’identifie et auprès desquels elle trouve le réconfort et l’aide nécessaires pour continuer la traversée. Elle sait néanmoins qu’elle ne trouvera qu’en elle-même la richesse qui fera qu’au bout du compte, elle pourra considérer le chemin parcouru avec gratitude et satisfaction, tel un accomplissement, promesse de plénitude et de sérénité.

La route des expatriés n’est pas plus incertaine que celles des autres, car l’immobilisme ne crée que l’illusion de la permanence des choses. A l’inverse, le mouvement remet tout en question; il rend la route moins tranquille, sinueuse mais passionnante. Rien n’est plus vivifiant qu’un soupçon d’insécurité qui exige attention et vigilance, un engagement entier dans le présent. Comme si l’intranquillité était la voie la plus sûre vers la réalisation de soi.

Béatrice Cante, 2004

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Le passage

Un concours. Un concours sur le thème de la femme expatriée. Je reste tout d’abord un peu perplexe. « J’y vais, j’y vais pas » ? Dans ma situation où le travail a toujours été mon unique moteur, ce qui donne du sens à ma vie, l’écriture ne peut être qu’un luxe, c’est-à-dire quelque chose qui n’est pas nécessaire en soi mais qui fait partie des privilèges auxquels seules quelques personnes ont accès. Et puis, il faut en avoir envie ou en avoir besoin ou savoir exprimer ce que l’on ressent. Je crois en fait qu’écrire n’est pas forcément naturel. Qu’importe : je suis partante !

Partir ? Ah oui, l’expatriation, revenons à notre sujet et rembobinons le film : une idée au départ, puis l’annonce officielle, enfin, une petite formation destinée « aux épouses », histoire de les rassurer. Je passe sur le terme « d’épouse » mais je ne l’étais pas, officiellement. Qu’à cela ne tienne : nous avons organisé notre mariage en moins de 3 semaines et nous sommes entrés ainsi dans le cadre convenu. Et puis le grand saut, un saut inimaginable, un véritable cahot, instantané. Contrairement à des voyages qualifiés de plus « exotiques », lorsque je suis arrivée au Texas, je n’avais pas gardé mon cerveau en éveil et la vigilance de mon esprit avait baissé pavillon. Je m’étais plutôt positionnée en « pilotage automatique » : je m’imaginais arrivant dans un pays de culture similaire, où les gens m’accueilleraient à bras ouverts. Bref, après quelques difficultés d’ordre logistique, le tout devait être joué en 2 temps 3 mouvements. Erreur… non pas fatale mais bien réelle ! Mais pourquoi un tel choc, un tel ébranlement de mes certitudes ?

En France, je travaillais à plein temps et comme j’adorais mon travail, les journées étaient longues car plus elles sont longues, plus elles signifient que l’on a un job intéressant et par conséquent, que l’on est soi-même très intéressant. Brutalement, ce que je croyais être ma raison de vivre, s’est arrêtée. Alors, au départ, je me suis dit, chouette je vais pouvoir disposer de mon temps, sans contrainte, sans limite. Mais, pour moi, ce n’était pas suffisant et ça ne l’est toujours pas. Et puis, je ne me pardonnais pas d’avoir rompu avec mes pactes aux dieux « Travail » et « Indépendance ».

J’ai toujours été habituée à évoluer dans le monde « des actifs » et culturellement, une femme qui ne travaille pas se situe dans un monde un peu à part : sa reconnaissance sociale est rendue difficile voire inexistante. Alors avec l’expatriation, me voilà de l’autre côté de la barrière, dans ce monde « un peu à part », abandonnée par les actifs. Mon premier choc ne venait donc pas de l’extérieur mais concernait uniquement la perception que j’avais de mon rôle ici à Houston. Et quel rôle… A notre arrivée, j’avais à cœur de prendre tout en charge : il faut bien se donner une raison de vivre, d’être présente, d’être « utile ». Être utile, ce mot revenait tout le temps. La maison devait être parfaite, le jardin bien entretenu, les enfants, à la page ! Mais qui me l’avait demandé ? Personne, je me l’étais imposé, seule, histoire de combler le vide. Du coup, le mari et les enfants voyant que la situation était totalement sous contrôle se sont détachés lentement mais sûrement de ces tâches dites ingrates qui ne sont ni source de reconnaissance ni source d’enrichissement personnel. Et qui était responsable de cet état de fait : mon mari, moi, la société qui nous entoure ? Les 3 très probablement.

Elever mes enfants, faire en sorte qu’aucun petit grain de sable ne vient s’infiltrer dans les rouages, devenir la Gentille Organisatrice des week-ends « découverte en famille » cela constitue une condition essentielle de ma vie mais insuffisante. J’ai besoin de rencontrer des gens, de partager des projets, de faire bouger les choses autour de moi, d’être reconnue tout simplement. D’avoir une existence propre et non être « la femme de… » ou « la maman de… ».

Alors, est venu le moment où j’ai dû arrêter de regarder derrière moi et je me suis forcée à définir mes priorités afin de concentrer toute mon énergie pour les accomplir. « Définir mes priorités » : cela peut paraître incroyable mais je ne l’avais jamais réalisé auparavant ou plus exactement, je n’avais jamais pris le temps de le réaliser. Ce n’est pas évident de se remettre en cause, de chercher à savoir si notre vie correspond à ce que l’on attendait qu’elle soit. Le projet de vie, le fameux, avec en toile de fond, la quête perpétuelle de l’équilibre. Ah, le joli mot que voilà : l’équilibre. Par définition, instable, il est à gagner, à inventer, à retrouver, à améliorer chaque jour. Cela signifie peut-être simplement pour moi, trouver une répartition, dans les actes de tous les jours qui me convient , un équilibre entre ce que je donne et ce que je reçois, entre ce que j’enseigne et ce que j’apprends, entre les moments qui m’appartiennent et ceux que je partage. Finalement, expatriée ou pas, les questions auxquelles je dois répondre ne changent pas. Mon expatriation sert simplement de révélateur : cela m’oblige à penser, et non pas à me laisser enivrer par l’agitation du quotidien. Je me rends compte de la richesse de pouvoir vivre cette expatriation, spécialement au Texas : découvrir des cultures qui se juxtaposent sans jamais se rencontrer, essayer de m’y insérer, décrypter les informations qui me parviennent, tenter de comprendre sans juger, se mélanger, tisser de nouveaux liens, se métisser… Et là, c’est avec un appétit immense que j’ai envie de rattraper le temps perdu, ce temps où je suis restée centrée sur « mon » problème, « mon » petit bouleversement . Mais cette étape était probablement nécessaire.

A présent, je rencontre des femmes battantes et combattantes, de toutes les nationalités avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs certitudes et leurs interrogations. Les sujets sont nombreux et il y a de la place pour tout le monde : les droits de l’Homme, la peine de mort, l’obésité, l’illettrisme, le racisme…Toute cette énergie autour de moi me donne envie aussi de trouver ma place dans cette société et de me rendre « utile ». Utile, le mot réapparaît enfin.

Claire Roussie, 2004

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La prochaine mission

Dans la vie des expats
Il y a le changement.
Pas de loi, pas de date,
Un départ, des partants.

Un coup de fil attendu,
Un visa, des valises,
La voiture est vendue,
Containers et devises.

Paperasses et démarches,
Coup de fils infinis.
Sans Molière, cette tâche
Invite la modestie.

Des racines en six mois,
Amitiés passagères.
Sentiments et émois,
Intensités sincères.

Le bonheur partagé,
Voyages et découvertes.
Famille en longue apnée,
Soirées et jours de fêtes.

Epée de Damoclès,
Raisons inexpliquées,
Quand il faut que ça cesse,
Le rêve est malmené.

Emotions et passions,
Bonheurs et déceptions.
Vient la consolation
De la prochaine mission.

Laurent Jumelle, février 2011

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Le temps de vivre

Dilettante : personne qui s’occupe d’une chose en amateur.

Amateur : personne qui cultive un art ou une science pour son seul plaisir, et non par profession.

Le dictionnaire propose bien d’autres définitions, mais Zoé préfère celles-ci. Dilettante, c’est le mot qu’elle utilise pour se définir, qu’elle donne en pâture à tous ceux qui cherchent désespérément à la classer dans l’une de leurs catégories. L’occupation d’une personne constitue un repère très important dans le ballet social, l’élément qui, associé à d’autres tels que la culture ou l’origine géographique et sociale, permet de “situer” quelqu’un. Ne pas avoir de travail ni de plan de carrière la met à part, et plus encore le fait qu’elle s’en accommode très bien. “Moi, je ne pourrais jamais rester à ne rien faire, comme toi : je deviendrais folle !” Cela la fait sourire, mais parfois elle s’impatiente : est-il donc si difficile de comprendre qu’il fait bon vivre lorsqu’on en prend le temps ? Adieu le stress, l’épuisement nerveux, le temps qui manque pour ce que l’on aime et ceux auxquels on tient ; la vie se déguste tellement mieux sans précipitation, à petites bouchées gourmandes…

“Que fais-tu donc toute la journée ?” Zoé l’a entendue, cette phrase, un nombre incalculable de fois. La liste de ses activités est longue, pourtant : “Voyons voir… Je lis beaucoup, je pratique différents sports, je joue du piano, je m’adonne à des expériences … culinaires, rassure-toi, j’approfondis mes connaissances informatiques, et depuis peu, je crée des bijoux. Passionnant, non ? Et encore, j’aimerais aussi faire de l’escalade, apprendre le brésilien et le japonais, et suivre les cours de l’école du cirque !” “Mais… tu n’as pas d’enfants ?” Eh non, elle n’a pas d’enfants, et rien ne presse. Car Zoé vit une grande expérience grâce à son expatriation : elle découvre l’immense liberté d’être entièrement maître de son temps. En règle générale, après de longues années de formation plus ou moins poussée (lycée, études supérieures), le monde du travail est là qui vous attend : une perspective exaltante pour certains, mais surtout un passage obligatoire pour la plupart des gens. Jusqu’à la “libération”, pas toujours heureuse, de la retraite. En suivant son compagnon dans un pays où elle n’a pas le droit de travailler, Zoé a sans le vouloir été catapultée en fin du processus : la retraite à vingt-sept ans, qui dit mieux ?

Il est vrai qu’il lui arrive de culpabiliser, car elle s’adonne aux joies du farniente (du point de vue professionnel, s’entend) dans un monde où il faut toujours être actif – ou du moins le sembler -, sous peine de détonner. Le souci de rentabilité, qui auparavant ne concernait que le monde du travail, s’est aujourd’hui étendu à la vie privée : chacun cherche à rentabiliser son temps au mieux, c’est-à-dire en casant le plus d’activités possibles dans la limite du temps qui lui est imparti. L’homme contemporain vit au-dessus de ses moyens horaires, toujours pressé, se gavant d’expériences sans prendre le temps de les assimiler, pour arriver au bout du voyage peut-être plus pauvre que s’il était resté chez lui à cultiver son bout de jardin. Zoé, vivant en quelque sorte en-dehors du système, a pris conscience de cette situation : plus que jamais elle savoure chacun de ses instants de liberté, et prend le temps de vivre au rythme qui lui convient le mieux.

Stéphanie Grand, 2004

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Tu seras une femme d’expat, ma fille…

Allons, nul besoin de me le confesser, je connais les hommes et leurs rêves inavoués … D’ailleurs mon copain Maurice ne s’est converti au bouddhisme que dans le secret espoir d’être réincarné en femme d’expat… et pourtant, pourtant, ce quasi nirvana requiert des qualités intrinsèques qui sont loin d’être à la portée du premier venu. Aussi, voici quelques conseils, en plagiant de manière éhontée le célèbre poème de Rudyard Kipling …

Si tu peux accepter qu’on te nomme oisive
Et sans même rétorquer, continuer sans dérive
A fréquenter salons d’ coiffure et manucure
En criant fort « Je n’en ai cure ! » ;

Si tu peux chaque jour sembler overbookée,
Cancaner sans verser dans la méchanceté,
Enchaîner coffee mornings, cocktails et thés
Tout en gardant un air blasé ;

Si tu peux recevoir toute la hiérarchie
De ton homme, sans bâiller ni montrer quelqu’ ennui
Et, embrassant tout le monde sans connaître personne
Ne jamais jouer les sauvageonnes ;

Si tu peux rester simple avec ton personnel
Sans te montrer injuste, exigeante ou cruelle,
Garder la tête froide sans prendre de grands airs
Même au pays du hamburger ;

Si tu peux supporter d’être en « économie »
Avec le chat, le chien et le hamster du p’tit
Alors que seul en « first » se morfond ton mari
Sans faire montre d’aucune jalousie ;

Si tu peux rester zen lorsque dans un cocktail
On te présente comme « la femme de monsieur Untel »
Voire même sourire que l’on te croit un peu bécasse
Car ta carrière est dans l’impasse ;
Si tu admets que ton homme ne soit pas présent
Pour tes accouchements, les déménagements,
Et que bras cassés, varicelle, appendicite
Seront ton lot, pauvre petite ;

Si tu sais prendre en charge les nouvelles arrivantes,
Distiller tes conseils, te montrer compétente,
T’occuper d’une assoc, jouer les taxis
Donner de ton temps sans répit ;

Si tu sais te garder de susciter l’envie
Eviter de prendre pour quelque cause partie,
Louvoyer entre algarades et jérémiades
Sans pratiquer la rebuffade ;

Tu mériteras tous nos louanges, femme exemplaire,
Et nul ne doute que, parfois, ton auréole te serre,
Mais sache que, simplement, sans esbroufe, ni épate,
Tu seras une vraie femme d’expat….
ma fille !

Hélène Boibien, 2010

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